EMA n°3 (2006) : Terrains d’Égypte, anthropologies contemporaines

dans la rubrique Egypte/Monde Arabe

Égypte/Monde arabe, « Terrains d’Égypte, anthropologies contemporaines », n°3, 3e série, 1er semestre 2006. Sous la direction de Vincent Battesti et Nicolas Puig

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Présentation

Des terrains d’Égypte aussi nombreux et variés que les chercheurs qui les défrichent, c’est ce qu’illustre ce numéro d’Égypte/Monde arabe. Ces pages présentent l’écriture d’anthropologues qui ont durablement travaillé en Égypte et mettent en lumière leurs différentes façons d’aborder l’enquête anthropologique ; autant de déclinaisons liées aux dispositions et inclinations des chercheurs. Que l’on soit partisan d’une forme d’anthropologie qui ne fasse pas l’économie du terrain va « sans dire », nous semble-t-il, pour la plupart des anthropologues, mais « sans dire grand-chose » tant que l’on ne définit pas le terme « terrain ». Les relations des chercheurs à leur(s) terrain(s) forment ainsi des méthodologies d’enquête qui semblent aussi variées que les objets d’études.

Les anthropologues peuvent aujourd’hui revendiquer comme terrain tout espace qu’ils définiront comme lieu anthropologique. Que ce terrain soit un village oasien ou de pêcheurs, une classe sociale ou une communauté urbaine, un wagon de métro peuplé d’anonymes ou encore l’enceinte physique et scripturaire du tribunal, il s’agit toujours d’un espace de la relation à l’autre dans une perspective de connaissances sociales. Ce terrain n’est pas seulement défini par une unité de temps et d’espace, il est aussi constitué par l’ensemble des activités destinées à ménager un accès aux milieux sociaux visés (travail de reconnaissance, d’identification, de délimitation et de présentation de soi). Presque toutes les configurations sociales peuvent devenir « terrain » pour peu qu’elles fassent l’objet d’un investissement spécifique du chercheur et de ses « informateurs » en termes de techniques, procédés et méthodes. On n’ose parler de méthodologies tant celles-là seraient floues, mal définies, voire contradictoires d’un professionnel à l’autre. De plus, s’agissant d’êtres humains et sociaux qui en étudient d’autres, cette livraison interroge cette forme spécifique de rapport à autrui que constitue la relation anthropologique à partir de laquelle s’élabore la recherche et se collectent les données de diverses natures.

Ainsi, à propos d’« Égyptes » et de leurs habitants, il est proposé au lecteur une réflexion sur l’articulation entre conditions de l’enquête et résultats empiriques, afin de contribuer à expliciter cette obscure et peu dicible fabrique des anthropologies contemporaines in situ.


Sommaire

- Vincent Battesti et Nicolas Puig
Introduction

- Jean-Charles Depaule et Philippe Tastevin
Deux ethnologues dans le métro [résumé]

- Nicolas Puig
« La vie du musicien est comme la vapeur d’eau, elle monte et disparaît » (à propos de musiciens, de mariages et de citadins au Caire) [résumé]

- Barbara Drieskens
L’art de le dire : Une réflexion méthodologique sur les histoires de Djinns et autres sujets [résumé]

- Baudouin Dupret
L’enceinte égyptienne du droit. Activité juridique et contexte institutionnel [résumé]

- Nessim Henry Henein
Al-tasnît et al-zullîqa, deux techniques de chasse et de pêche du lac Manzala [résumé]

- Fanny Colonna
Du travail en surface. Réflexions sur une expérience de terrain « profondément superficielle » [résumé]

- Vincent Battesti
« Pourquoi j’irais voir d’en haut ce que je connais déjà d’en bas ? » Centralités et circulations : comprendre l’usage des espaces dans l’oasis de Siwa [résumé]

Varia

- Aymé Lebon
Le saint, le cheikh et la femme adultère : courrier du cœur adressé à l’imam al-Shâfi‘î au Caire

- Matthieu Fintz
Diaspora africaine, esclavage et Islam. À propos de Slavery on the Frontiers of Islam, Lovejoy Paul E. (dir.)


Vous pouvez aussi consulter le texte programmatique de ce numéro au format pdf.


Introduction (Vincent Battestin et Nicolas Puig)

Des terrains d’Égypte et des façons de les aborder aussi variés que les chercheurs qui les défrichent, c’est ce qu’illustre ce numéro d’Égypte/Monde arabe. Son propos est de présenter l’écriture d’anthropologues qui ont durablement séjourné et travaillé dans ce pays. Ce numéro met donc en lumière différentes façons d’aborder et de mener l’enquête anthropologique, déclinaisons liées en particulier aux dispositions personnelles des chercheurs. Que l’on soit partisan d’une forme d’anthropologie qui ne fasse pas l’économie du terrain va « sans dire », nous semble-t-il, pour la plupart des anthropologues, mais « sans dire grand-chose » tant que l’on ne définit pas le terme « terrain ».

Ce terrain n’est pas uniquement un donné géographique, il est aussi son « aménagement en vue d’y poursuivre une activité » (Petit Robert, 2002), une activité singulière d’interactions avec des membres de groupes sociaux. Il ne se limite pas au lieu anthropologique (Augé, 1992), il comprend aussi les activités de préparation et les préliminaires destinés à ménager un accès aux milieux sociaux visés : travail de reconnaissance, d’identification, de délimitation et de présentation de soi.

La manière de « pratiquer son terrain » varie énormément, on le sait, selon les écoles mais également (et sans doute plus encore) selon la personnalité des chercheurs engagés dans ce travail ethnographique. Cette diversité est encore accentuée par l’aspect très souvent individuel de cette démarche, mais également par son irréductible caractère de « boîte noire » : les données sont enregistrées, mais on ne sait guère comment elles sont traitées à l’intérieur ni comment en amont elles ont été élaborées.

Faire du terrain est certes « enregistrer » sur divers supports (des carnets, des cassettes numériques, des minidisques, sa mémoire, son corps), mais ce n’est pas que cela ; ce n’est pas non plus seulement ce que nous en dit Hastrup (1992, p. 117), à savoir la connexion d’une expérience personnelle importante avec le champ du savoir. Il s’agit aussi d’une succession de choix et d’aléas (zurûf) impossibles à restituer dans un « matériel et méthode » comme le font des sciences plus positives que l’anthropologie ; en ce sens, faire du terrain est peut-être aussi flottant que la vie elle-même.

On reste gêné par ce flottement, cette « cuisine interne » et personnelle, on en reste muet. Comment obtient-on ses résultats ? Cela est souvent peu explicite. « L’enquête de terrain, pour ceux qui ne la pratiquent pas, reste nimbée d’un flou artistique que ceux qui la pratiquent ne se pressent guère de dissiper » (Olivier de Sardan, 1995, p. 72). Commentant le texte anthropologique comme une médiation entre Ici (le lieu où l’on publie) et Là-bas (celui où l’on recueille les données), Geertz insiste sur « la bizarrerie qui consiste à élaborer des textes d’aspects scientifiques à partir d’expériences largement biographiques » (1996, p. 17). D’une part, les efforts de généralisation méthodologique de la pratique ne résistent pas à la multiplicité des engagements concrets des anthropologues et à la variété des objets qu’ils explorent et, d’autre part, il y aurait comme une « perte de scientificité » à l’exposé des détails prosaïques de la conduite d’une enquête.

Dans cette difficulté à expliciter le travail d’enquête ethnographique et cette forme de pudeur à procéder à l’examen de la position du chercheur sur son terrain résident peut-être les causes de la réserve de certains collègues à contribuer à ce numéro quand ils sont pourtant d’indéniables familiers de l’Égypte. Même si la frilosité dans l’abord de cette thématique semble diminuer depuis quelques années, y compris en France, la restitution d’un terrain demeure soit un moment plus ou moins désagréable de réflexivité, soit un exercice littéraire (Condominas, 1982 ; Lévi-Strauss, 1955) – parfois drolatique (Barley, 1992, 1994) – qui se focalise sur les péripéties du recueil de données.

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Siwa, Aghurmi, 20 février 2006.

Documents joints


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