Cartographie de la contestation

Dernier ajout : 20 décembre 2012.

Présentation

Le 25 janvier – le jour de la « fête de la police » depuis 1952 – demeure la date-symbole de la révolution égyptienne. Avec son cortège de manifestations de masse, elle ouvre le processus qui conduira au départ du président Husni Moubarak le 11 février suivant. Si le consensus s’est construit autour de cette date dans la mythologie révolutionnaire nationale, les historiens pourront proposer d’autres dates pour situer le début d’une Intifada égyptienne largement inachevée, plus d’un an après son déclenchement.

Rétrospectivement, il est aisé de repérer les signes précurseurs de l’événement à venir. L’attentat de l’Eglise des Deux Saints à Alexandrie, le 31 décembre 2010, attribué à des militants jihadistes, laissait planer les pires soupçons sur le rôle d’une police de plus en plus puissante – elle comptait plus d’un million de fonctionnaires – et de moins en moins bien contrôlée par les dirigeants politiques. Les réseaux sociaux avaient déjà réinvestis d’une signification politique des faits qui auraient probablement sombré dans l’oubli sans leur intervention : lancement de la campagne « nous sommes tous Khaled Saïd » (kulluna Khaled Saïd) du nom du jeune homme assassiné par des agents de sécurité à Alexandrie, en juin 2010 ; création du « Mouvement de jeunes du 6 avril » (harakat chebâb 6 abrîl) en solidarité avec la grève des ouvriers de la ville de Mahalla al-Kubra le 6 avril 2008. La « barrière de la peur » s’était fissurée une première fois lors de la manifestation du 12 décembre 2004 au Caire inaugurant la création du mouvement de protestation Kifâya (« Assez ! ») hostile à la prorogation interminable du mandat du président Moubarak.

Ce climat de contestation, nourri par la presse, le cinéma – « le Chaos » (hiyya fawda) de Youssef Chahîn et Khaled Youssef (2007), « Quand tout ira mieux ! » (hina mayssara !) de Khaled Youssef (2008),) « Femmes du Caire » (ihki ya chahrazâd) de Yousri Nasrallah (2010) ; – le roman – on pense notamment au livre d’anticipation « Révolution 2053 » (thawrat alfayn talata wa khamsîn) de Mahmoud Othman –, relayé par les nombreuses initiatives politique de la société civile égyptienne, a rencontré les aspirations au changement d’une jeune génération frustrée de participation politique par plusieurs décennies de pouvoir présidentiel exclusif. Celle-ci a joué un rôle d’avant-garde pour l’ensemble de la société. Le thème de la « justice sociale » a aussi bien cristallisé les ambitions bloquées des jeunes diplômés que l’obsession de la survie économique chez les secteurs les plus vulnérables de la société, dans un contexte d’augmentation continue du prix du pain. Dans pareil climat, l’élection en 2010 d’un parlement conçu pour livrer « clef en main » le pouvoir au fils du président a représenté un contre-sens politique et une régression démocratique.

Si les conditions du soulèvement étaient ainsi réunies, celui-ci ne peut cependant s’analyser comme le produit de l’addition des protestations antérieures, à la manière d’une équation dont tous les termes auraient été connus à l’avance. Au contraire, dès lors que l’immense majorité des manifestants n’avait jamais osé émettre de protestation publique, le mouvement possédait une dynamique propre sur le sens de laquelle historiens, politologues et sociologues n’ont pas fini de s’interroger – d’autant que cette dynamique, au cœur d’innombrables séries causales, est encore loin, on l’a dit, d’avoir épuisé tous ses effets à la fois créateurs et déstabilisateurs. L’ambition de cette « cartographie de la contestation » est de porter témoignage, de manière modeste, de l’originalité et de la diversité de cette dynamique, en reconstituant, autant que possible, le climat de ces journées révolutionnaires, grâce à la traduction des slogans, tracts, libelles et caricatures qui constituent, jusqu’à ce jour, la matière visible d’une protestation inédite dans l’histoire récente du Moyen-Orient.

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